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Philosophie, créativité et innovation

Ingénieur en mathématiques appliquées et diplômé en philosophie, ancien banquier puis Directeur Général de la Bourse de Bruxelles, Luc de Brabandere est aujourd’hui, selon ses propres termes, « philosophe d’entreprise ». Senior advisor du Boston Consulting Group (BCG), il conseille les dirigeants et anime des conférences dans le monde entier, notamment sur l’innovation, la créativité et la vision stratégique. « Philosophie » et « entreprise » sont deux mondes rarement associés… Quel est donc le rôle d’un « philosophe d’entreprise » ? Luc de Branbandere : Dans les entreprises, il y a une partie du travail liée aux chiffres, pour laquelle il faut être rigoureux, pour laquelle il n’y a pas de discussion possible. Et puis il y a une partie importante de l’activité qui elle n’est pas liée aux chiffres : l’esprit d’équipe, l’image, le stress, l’éthique, la créativité… Et quand il n’y a pas de chiffres, beaucoup de managers sont pris au dépourvu. Ils ne savent pas toujours comment gérer la partie « non chiffrée » de l’entreprise. C’est là qu’intervient pour moi le philosophe d’entreprise : il apprend à être aussi rigoureux quand il n’y a pas de chiffres que quand il y en a. La rigueur quand il n’y a pas de chiffres, c’est la définition de la logique. La philosophie est donc nécessaire à l’entreprise ? L. d. B. : Oui, et d’abord parce que le champ de la concurrence s’est déplacé. Quand j’ai commencé il y a 40 ans, on pouvait dire, par exemple : « la Renault consomme moins que la Mercedes ». Il y avait un avantage concurrentiel possible. Aujourd’hui, sur les chiffres, l’avantage concurrentiel entre deux voitures - pour garder le même exemple - est de moins en moins net. Elles consomment autant, leur longévité est identique, et elles font même souvent appel aux mêmes fournisseurs pour de nombreuses pièces. C’est sur les concepts que se fait la différence : j’associe peutêtre Renault au Paris-Dakar et Mercedes à la Formule 1 ou l’inverse. La philosophie apporte de la rigueur dans les concepts. Mais dans sa démarche, le philosophe doit pouvoir se baser sur un critère. Par exemple si on veut développer l’esprit d’équipe, il faudra pouvoir le mesurer avec un critère. Vous êtes philosophe, mais on sent bien que vous avez commencé votre carrière avec une vraie passion pour les chiffres… L. d. B. : Mais oui, j’adorais et j’adore toujours les chiffres. Et dans le temps, mathématiques et philosophie étaient liés. Quand on voit Pythagore, Descartes… Descartes, que l’on connaît comme philosophe, a inventé les x et les y. Blaise Pascal, même chose : il a inventé la première machine à calculer. La séparation entre les deux disciplines est assez récente. Personnellement, je ne fais pas vraiment la différence. Qu’est-ce que la comptabilité ? C’est une modélisation. Et que font les philosophes ? Ils modélisent. De même, dans l’expression « business model », le mot le plus important, c’est « model »… C’est pour ça que le regard du philosophe sur le monde de l’entreprise est intéressant. Mon métier, ce n’est pas « quoi penser ? », c’est « comment on pense ? ». Je ne vais pas expliquer aux dirigeants ce qu’ils doivent penser ou faire, je vais faire en sorte que les gens pensent. Pas qu’ils pensent autrement, mais qu’ils « pensent plus. »
« C’est une erreur de parler de Big Data. Il y a toujours eu des données… »
Les auditeurs et les contrôleurs internes s’appuient sur des données factuelles et donc sur des chiffres. Et pourtant, même dans ces fonctions, il faut selon vous « réfléchir en philosophe » et « penser plus » ? L. d. B. : Pour « penser le monde » on crée des simplifications. Vous avez 7 millions de clients ? Alors vous les classez en X catégories. Vous voulez rendre compte de flux financiers ? Vous faites un plan comptable. Vous devez gérer un pays ? Vous faites des catégories socio-professionnelles… Pour que ces modélisations soient utiles, il faut les figer dans des règles. Mais le monde n’est pas figé. Résultat : les règles et les modèles, qui ont été figés pour la bonne cause, sont de moins en moins adaptés. Par exemple, quand IBM est arrivé en Belgique après la guerre, on ne savait pas dans quelle catégorie placer cette entreprise. L’informatique n’existait pas en tant que secteur. On l’a donc placée dans le secteur « fabrication métallique » parce qu’il fallait bien la mettre quelque part. La comptabilité, c’est un arrêt sur image des flux financiers comme le souligne l’expression : « arrêter les comptes ». Et c’est indispensable. Mais dans un monde qui évolue, il faut savoir changer régulièrement les règles. Vous dîtes que les chiffres, les mathématiques, développent la créativité. Pourtant, on pourrait penser que le « souci d’exactitude » serait au contraire un frein à cette créativité… L. d. B. : L’audit, le contrôle, la comptabilité, sont des exemples incroyables de créativité. Prenez la comptabilité en partie double, qui a été inventée vers la fin du XVe siècle par Pacioli en Italie, c’est extraordinaire. Il a tout de même été capable de créer un système incroyablement efficace, mais il a fallu accepter que ça allait nécessiter deux fois plus de monde pour faire la même chose… Il faut sans cesse se réinventer. La rigidité, dans un monde qui évolue, un jour ou l’autre devient intenable. Une phrase de Kafka résume très bien cette question : « Dans un combat entre vous et le monde, pariez plutôt sur le monde… » Aujourd’hui, il y a accélération de l’innovation notamment fondée sur les données et l’intelligence artificielle, lesquelles occupent une place de plus en plus importante dans les métiers de l’audit et du contrôle internes. Comment peut-on et doit-on les appréhender ? L. d. B. : Il faut commencer par différencier deux choses : le changement du monde et le changement de la perception du monde. Sur l’écrasante majorité des sujets, vous pensez la même chose qu’il y a un an ou plus. Le changement du monde, c’est ce que l’on appelle l’innovation. C’est la capacité de changer les choses. Le changement de la perception du monde, c’est la créativité. On peut innover sans être créatif et l’on peut être créatif sans innover (sans changer le monde). Prenons l’exemple de tous les grands scientifiques, comme Einstein ou Copernic… Créativité extraordinaire, mais zéro innovation. Einstein n’a pas changé le monde. Pareil pour Copernic. Il a fait changer notre perception du monde. Avant lui, on pensait que la terre était au milieu et que le soleil tournait autour de nous. C’est notre perception qu’il a fait changer. Et la créativité c’est ça : réorganiser notre perception. Le problème des datas se pose deux fois par rapport à la philosophie. La philosophie, c’est deux choses : l’art de penser (la connaissance, l’ignorance…) et l’art de vivre (l’éthique, le bien, le mal, le bonheur…). Mon métier, c’est plutôt l’art de penser. Concernant les données, il y a un énorme problème sur la vie privée, bien sûr, mais je ne suis pas le plus compétent pour en parler. En revanche, sur l’aspect cognitif, il y a énormément de choses à dire. À commencer par le fait que c’est une erreur de parler de « Big data ». Ce n’est pas la bonne appellation. Parce qu’en fait, ce n’est pas « plus de data ». Il y a toujours eu des données… Mais les données dont on parle aujourd’hui sont d’une autre nature. C’est l’ensemble des traces que l’on laisse sur Internet quand on fait quoi que ce soit. Et ça, ça n’existait pas avant. À 99,9%, ça n’a rien à voir avec votre nom, votre adresse, votre numéro de permis de conduire, etc. C’est que, à 4H du matin, vous avez cliqué sur tel site alors que vous étiez à Sarajevo ou ailleurs. Et là, le philosophe arrive avec sa posture historique et son regard critique. Il faut clarifier, éclaircir, distinguer. Mais tout ça est déjà là, le monde a changé. La philosophie et son regard critique ont-ils encore un pouvoir sur ce qui est en train de se passer ? L. d. B. : Mais plus que jamais ! En commençant par poser les bonnes questions : Qui est le propriétaire de ces données ? Comment peut-on admettre l’impossibilité d’anonymiser ses recherches sur Internet ? Aujourd’hui, même si on ne donne pas de nom, avec juste une date de naissance et un code postal, on peut retrouver environ 95% des gens. On peut trouver des parades : changer sa date de naissance d’un jour par exemple… Mais cela montre bien qu’il faut réfléchir à tout ça et que nous avons d’urgence besoin de nouveaux concepts.
« L’intelligence artificielle sera très utile, mais ce n’est pas de l’intelligence »
Et en ce qui concerne l’intelligence artificielle ? L. d. B. : Une fleur artificielle, je n’ai rien contre : c’est utile, mais ce n’est pas une fleur. Pour moi, l’intelligence artificielle sera très utile, mais ce n’est pas de l’intelligence. Et si un jour elle existe, c’est que l’on aura renoncé à utiliser la nôtre. Une machine peut calculer beaucoup plus vite que n’importe qui. Personne ne peut rivaliser. Mais reprenons l’exemple de la double-comptabilité : une machine n’aurait pas pu l’inventer, ce n’est pas possible. Un ordinateur peut battre le champion du monde des échecs, mais il ne sait même pas qu’il joue aux échecs. Il y a deux choses que la machine n’aura jamais, c’est la créativité et la responsabilité. La créativité, ça obligerait un programme à sortir de son programme. Et je ne l’imagine pas. Quant à la responsabilité… Même si un ordinateur proposait par exemple à un juge toutes les décisions prises auparavant pour des libérations anticipées, c’est au final lui qui décidera ou non de libérer un prisonnier. Pas la machine. En faisant appel à ce que l’on pourrait appeler son intuition ? L. d. B. : L’intuition, c’est la partie la plus mystérieuse de l’intellect. On ne sait pas d’où ça vient et on ne sait donc pas la programmer. Or, ça joue un rôle énorme. Dans l’entreprise, un dirigeant qui veut avancer sur la question de l’intelligence artificielle peut confier le dossier à son directeur informatique, à son DRH, au patron du juridique ou à celui du marketing… Il aura alors des réponses totalement différentes. Et une stratégie différente au final. « À qui je le donne ? » est une réponse non chiffrée et non chiffrable, et ça, c’est déjà une question de philosophe. Propos recueillis par Romain Fonsanou et Jean-François Moruzzi [box type="shadow" align="" class="" width=""]LUC DE BRABANDÈRE, Senior advisor du BCG, est aussi l’un des fondateurs de Cartoonbase, entreprise qui veut promouvoir le dessin humoristique comme vecteur de communication dans les entreprises. Ses derniers livres : Son site Internet : www.lucdebrabandere.com Quelques conférences récentes sur youtube :