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Blockchain : quelles possibilités d’utilisation concrète ?

Si d’un point de vue technique, la blockchain connaît encore des limites dans son application opérationnelle, son intérêt ne fait aucun doute pour de nombreuses activités. L’une des pistes les plus intéressantes est la possibilité d’exercer un audit continu, comme l’explique Jeanne Brachet, Domain Manager internal audit chez Euroclear. Pourriez-vous nous présenter Euroclear en quelques mots et votre rôle ? Jeanne Brachet : Euroclear est le fournisseur de services post-marché de confiance du secteur financier. Le groupe fournit des services de règlement/livraison domestique et transfrontière, de conservation et d’autres services connexes pour les transactions impliquant des obligations, des actions, des produits dérivés et des fonds d’investissement. Je suis en charge des audits juridiques et conformité sur l’ensemble du groupe. Cela implique la couverture de l’ensemble des risques juridiques et conformité dans une industrie très régulée. Parce qu’elle est régulée d’une part par les autorités des marchés et d’autre part par les banques centrales, voire même parfois par les ministères des finances des États. Au niveau international, notre rôle est d’adresser les informations concernant les risques vers les responsables d’audit en entités, et à assurer un rapport vers les conseils d’administration. Quand il le faut, nous déclenchons des audits pour avoir une opinion sur le caractère adéquat et efficace de la gestion des risques. Où en est-on aujourd’hui avec la blockchain dans le domaine de l’audit et du contrôle internes ? J.B. : Euroclear opère dans une industrie de service notarié, à laquelle la blockchain apporte une solution technique, extrêmement séduisante, même si pour l’instant on n’a pas la capacité à gérer la volumétrie des transactions. C’est une infrastructure de marchés financiers qui va s’occuper de servir et de gérer toutes les étapes et les cycles de la vie d’un titre financier ; de l’émission jusqu’à son extinction ou son remboursement si c’est une obligation, etc. Et c’est une activité notariée, parce qu’en fait on émet des titres, en identifiant qui est l’émetteur, on les met sur le marché et on tient la comptabilité de ces titres de façon continue. Pour protéger la bonne transparence et la confiance dans les marchés, parce qu’à chaque moment l’émetteur sait que ses titres ne sont pas dupliqués ou qu’ils ne se volatilisent pas. La seconde partie du travail de l’entreprise, c’est d’opérer les activités sur les cycles de vie de ces transactions : vous achetez, vous vendez… la boîte noire avec l’algorithme qui va échanger les titres contre le cash ou le cash contre les titres, c’est l’infrastructure de marché qui va l’opérer. Or, cette activité d’enregistrement de transaction peut être illustrée par des blocs successifs qui constitueraient une blockchain… Une blockchain, finalement, qu’estce que c’est ? C’est une base de données développée, qui assure une traçabilité continue, et ce, depuis la première instruction, la première opération, en créant une empreinte de la transaction et des transactions qui la précèdent. Empreinte qui est quasiment inviolable, et qui génère pour nous une piste d’audit. C’est pour nous en plus un véritable registre dit distribué, c’est-à-dire que si quelqu’un se fait hacker ou si le registre « tombe », nous ne sommes pas dépendants d’un Datacenter, mais on est sur une réplication constante via tous les utilisateurs de la blockchain. Donc, pour notre industrie – nous sommes sur un niveau d’un million de transactions par jour environ, voire plus en fonction des entités – si demain nous pouvons mettre tout ça dans une blockchain, et bien disons qu’en gros on peut se passer de nos services. Quelles sont les limites à l’utilisation de la blockchain ? J.B. : La seule limite aujourd’hui à la blockchain, c’est le CPU (Computer Power Unit), parce qu’elle va consommer beaucoup de ressources. Une transaction sur une blockchain, c’est relativement lent, donc cela ne va pas nous permettre de transposer notre business model dans une blockchain dès maintenant. Mais on sait qu’à l’avenir, il y aura des investissements significatifs qui seront faits pour pouvoir développer cette technologie. C’est donc malgré tout déjà un sujet d’actualité ? J.B. : Comme on est en audit interne, on est là pour protéger l’entreprise et ses parties prenantes, son management et son senior management, de façon pérenne, avec une vision stratégique. Il est donc important d’investir dans le domaine de la blockchain et de sensibiliser sur les problématiques posées. Nous avons eu l’intervention d’un consultant américain pendant quelques mois, avec un appel à projets. J’ai voulu tout de suite y répondre, consciente que l’intérêt de la blockchain, c’est la piste d’audit continu. On peut imaginer découper un process très opérationnel – que ce soit un paiement, un enregistrement comptable… -.Cette base de données peut être analysée par les auditeurs, ce qui nous amènerait à ne plus faire des audits ponctuels mais des audits dits continus, avec une vraie valeur ajoutée. Nous avons monté un groupe de passionnés et une équipe de codeurs nous a rejoints, venant de pays très différents (Italie, Inde, Pays-Bas…). Le souci, c’est qu’il s’agit de notions complexes. Il a donc fallu d’abord convaincre en interne de l’intérêt stratégique et de la méthode que nous souhaitions mettre en oeuvre : commencer par un « petit » projet et capitaliser sur cette expérience. Nous avons réussi à capter l’attention sur cette idée et désormais nous animons des conférences régulièrement pour expliquer ce que nous faisons aux cadres du groupe un peu partout dans le monde. Après le « proof of concept » du premier projet, on nous a demandé de travailler sur un deuxième, très intéressant : la « vérification des alertes pour faux positifs sur les transactions en matière de lutte anti-blanchiment ». Avec l’idée de pouvoir ouvrir cette blockchain au régulateur pour qu’en cas d’alerte, il puisse avoir la capacité de tester la conformité avec la législation. Diriez-vous qu’aujourd’hui, les directions des entreprises sont vraiment au fait de ce qu’est une blockchain et de ce qu’elle peut changer en terme de sécurité, voir de business ? J.B. : Je dirais que tout dépend du niveau auquel votre entreprise risque d’être impactée. Ce qui est certain, c’est que si j’étais notaire aujourd’hui, je m’en préoccuperais très vite. Les assureurs sont en avance mais sont très discrets sur les projets sur lesquels ils travaillent. Ce qui les intéresse en premier lieu dans la blockchain, ce sont les « Smart contracts ». En effet, à terme, c’est leur back office qui pourrait disparaître, parce que l’ensemble du contrat pourrait être géré de façon automatique, via des règles de gestion définies dans la blockchain. La blockchain va donc générer des opportunités pour de nouveaux entrants, mais également des risques pour beaucoup de professions… J.B. : Oui, y compris celle d’auditeur, puisque nous n’avons pas aujourd’hui toutes les compétences pour gérer la data ou réaliser un audit continu. Ça fait partie, à mon avis, des réflexions à entamer rapidement pour notre employabilité. Jeanne BRACHET Domain manager internal audit - EUROCLEAR