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L’audit au secours du lac Tchad

L’audit peut jouer un rôle essentiel dans la sauvegarde de l’environnement : retour sur le rapport d’audit conjoint mené par quatre pays africains sur l’assèchement du lac Tchad, dont dépend la survie de 35 millions de personnes. Un exemple unique de coopération internationale.

Situé dans la région du Sahel, le lac Tchad fut jadis l’un des plus grands lacs d’Afrique, sa superficie atteignant jusqu’à 25 000 km2 dans les années 60. Il touche quatre pays : le Tchad à l’est, le Niger au nord-ouest, le Nigéria à l’ouest et le Cameroun au sud. Son bassin géographique représente à lui seul 8 % de la superficie du continent africain. Plus de 35 millions de personnes dépendent aujourd’hui de ses eaux, la majorité vivant de l’agriculture, de l’élevage et de la pêche. Or, depuis 50 ans, le lac Tchad s’assèche. Les causes sont naturelles (sécheresse, avancée du désert, changements climatiques…), mais aussi humaines (déboisement sauvage, activités agricoles, pastorales…). En 2001, la superficie moyenne du lac n’était plus que de 1 350 km2, soit une réduction de 95 %. Ce qui a bien sûr un impact considérable sur l’économie, l’environnement et les populations locales, qui n’ont plus accès qu’à moins de 550 m3 d’eau par année (1875 m3 sont consommés par habitant en moyenne en France).

Quatre rapports d'audit nationaux suivis d'un rapport conjoint : une première

En juillet 2012, lors de la deuxième réunion annuelle de l’AFROSAI(1) et de la WGEA(2) à Yaoundé (Cameroun), les Institutions Supérieures de Contrôle des finances publiques (ISC) des pays riverains décident d’effectuer un audit environnemental conjoint. Ils sollicitent alors la Commission du Bassin du Lac Tchad (CBLT), créée en 1964 par les quatre Dossier : L’AUDIT AU SECOURS DU LAC TCHAD pays riverains et qui a pour mission la gestion durable et équitable du lac et de ses ressources en eau et la préservation de ses écosystèmes. Il est alors convenu que seront menés quatre audits nationaux, suivis d’un rapport conjoint. L’équipe d’auditeurs rassemble douze personnes venant des Services du Contrôle Supérieur de l’Etat du Cameroun, de la Cour des Comptes du Tchad, de la Cour des Comptes du Niger et du Bureau du Vérificateur Général de la Fédération du Nigéria. Un projet mené sous l’égide de l’AFROSAI et financé par la GIZ, agence allemande de coopération internationale pour le développement. C’est à N’Djamena qu’est établie la convention.

Des défis majeurs

Il faut toutefois tenir compte de plusieurs problèmes : un manque de moyens humains et financiers, des difficultés de coordination et de communication entre les différents intervenants, des analyses de données complexes, une pluralité de langues et des attentes ou des objectifs nationaux souvent divergents… Sans parler de l’insécurité qui règne, liée notamment à la présence de Boko Haram, et des routes et accès aux sites souvent impraticables.

L’équipe d’audit se rend d’abord compte qu’il n’y a pas de texte d’application ou que la réglementation reste insuffisante. Il y a aussi trop peu de ressources pour la mise en place des programmes de surveillance. Enfin, il n’y a pas de coordination entre les ministères et les organismes et une faible coopération avec la CBLT – dont la trésorerie est quasi inexistante - pour le partage de données. Le plan d’action stratégique présenté en 2008 pour une période de 15 ans n’a alors pas été mis à jour. Il n’y a en fait même pas de système de collecte de mesures des niveaux d’eau. Plusieurs instruments d’orientation et de planification stratégique fondés sur la GIRE (Gestion Intégrée des Ressources en Eau) ont été mis en place, mais ils n’ont pas de réel impact.

Les recommandations de l'audit conjoint

Il faut donc impérativement harmoniser les législations et réglementations nationales des pays membres de la CBLT. Des stratégies nouvelles sont préconisées, comme la mise en place de politiques d’attribution de quotas et la coordination des actions et des interventions. L’équipe d’audit recommande également une allocation des ressources pour la mise en place des programmes de surveillance de la quantité d’eau. Les états doivent aussi réviser et clarifier la nature et le mandat de la CBLT, son plan stratégique, afin de lui permettre d’assurer pleinement la gestion durable et équitable des eaux. Un renforcement de ses équipes est préconisé.

Enfin, pour mobiliser les populations et intéresser les organes décideurs nationaux et internationaux, il apparaît essentiel de communiquer sur la situation du lac. Il faut donc identifier les bons interlocuteurs, le meilleur message et les moyens les plus pertinents. Le rapport d’audit conjoint est présenté en juin 2015 lors de la conférence internationale à N’Djamena sous la supervision de l’AFROSAI. Reste à mettre en place un suivi des recommandations du rapport avec un plan national élaboré dans chaque pays riverain. Au niveau régional, le même plan doit être appliqué par la CBLT et l’équipe conjointe d’audit. Une évaluation régulière de la mise en oeuvre est prévue. Plus récemment, le 28 février dernier, l’UNESCO a organisé une réunion avec la CBLT et la Banque Africaine de développement pour le lancement du projet BIOPALT (Biosphère et Patrimoine du lac Tchad), visant à renforcer les capacités des états membres de la CBLT à sauvegarder et à enfin gérer durablement les ressources en eau.

[box type="shadow" align="aligncenter" class="" width="100"] Un énorme travail pédagogique Philip Mariscal, Premier auditeur-réviseur à la cour des comptes de Belgique, Expert OCDE : L’Audit environnemental conjoint sur l’assèchement du lac Tchad est un exemple assez unique de coopération internationale. Pouvez-vous nous parler de cette expérience ? C’est le Tchad qui a décidé d’ouvrir ce débat avec les pays concernés en 2012. Et au niveau européen, ce sont les Allemands qui ont pris les choses en main pour constituer un groupe de travail capable d’analyser les conséquences de l’activité humaine sur la superficie du lac. Ce qui a donné lieu à un accord de coopération. Je suis moi-même intervenu sur ce dossier en tant que mentor à partir de 2014. P. M. : Quelles ont été les principales difficultés ? En dehors des questions de sécurité sur le terrain, il y avait les relations tendues entre certaines des parties concernées. La première réunion de 2014, à Abuja, a donné lieu à des tensions. Mais le plus difficile a finalement été de mettre en place les processus d’audit. Chaque pays avait désigné trois personnes pour y participer, mais il s’agissait pour la plupart de magistrats, qui avaient tendance à se perdre dans les détails juridiques, en oubliant même l’essentiel : « pourquoi n’y a-t-il plus d’eau dans le lac ? ». P. M. : Comment a-t-il été finalement possible d’harmoniser le travail entre les audits nationaux ? Nous avons dû réaliser un énorme travail pédagogique, lors de réunions à Niamey, à Yaoundé… Une forme de mentorat-coaching inédit, au cours d’ateliers réunissant les 12 représentants des 4 pays concernés pour un travail et une relecture en commun. Au final, chaque pays a rédigé un rapport d’audit avec sa propre vision nationale. Mais un rapport conjoint a également été signé par les quatre Cours des comptes, ce qui est très rare, et même sans doute unique. P. M. : Que peut-on dire aujourd’hui de l’impact de ces travaux sur la situation du lac Tchad ? C’est évidemment toute la difficulté. Le risque d’essoufflement existe. Certains souhaiteraient qu’un comité d’experts se réunisse tous les 6 mois. La décision pourrait être prise prochainement.[/box] Le rapport conjoint complet : https://www.giz.de/en/downloads/ giz2015-fr-audit-environnemental- conjoint-lac-tchad.pdf (1) AFROSAI : Organisation Africaine des Institutions Supérieures de Contrôle des finances publiques. (2) WGEA : Working Group of Environmental Auditing.