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Prendre la mesure du risque italien

La nouvelle donne politique chez nos voisins transalpins laisse planer de nombreuses incertitudes sur l’avenir non seulement de l’économie de l’Italie, mais également sur l’ensemble de la zone euro. Et l’accord de gouvernement de l’alliance populiste à connotation fortement eurosceptique, formée par la « Ligue » et le « Mouvement 5 étoiles », n’est pas forcément fait pour rassurer. Le gouvernement de Giuseppe Conte est à peine nommé depuis quelques semaines et déjà il fait l’objet de toutes les attentions. Car s’ils sont a priori éloignés politiquement, La « Ligue » et le « Mouvement 5 étoiles » ont établi les bases d’un accord peu enclin à rassurer. Avec notamment des mesures sociales fortes pour lesquelles la facture est estimée entre 100 et 170 milliards d'euros, sans qu’aucune solution de financement ne soit clairement avancée. D’ailleurs, dès l’annonce de ce « pacte » en mai dernier par ses leaders respectifs - Matteo Salvini pour la « Ligue » et Luigi di Maio pour le « M5S » - l’euro a faibli face au dollar et les taux d'intérêt ont remonté. Car l’Italie, troisième puissance économique de la zone euro, affiche déjà une dette très importante (132% du PIB), la plus forte après celle de la Grèce. Une décision de ne pas respecter les règles européennes en matière de déficit - si c’était le cas - pourrait avoir un effet désastreux.

LE SPECTRE D’UN « ITALEXIT » ?

Autre inquiétude : des cadres importants des deux partis n’ont pas caché leur souhait d’un « Italexit ». Luigi Di Maio s’est certes prononcé pendant la campagne contre l’idée de quitter l’Union Européenne et l’euro, et le texte de l’accord ne l’évoque pas. Mais les convictions d’une bonne partie des directions des deux appareils politiques sont bien connues. Un référendum à la britannique nécessiterait cependant une modification de la Constitution. Alors que contiennent exactement les différents axes du « programme commun » de 58 pages et 30 points sur lequel les deux partenaires ont fini par s’accorder, et quels sont les risques engendrés ? Les analystes sont partagés.

UN PROGRAMME ÉCONOMIQUE QUI INQUIÈTE

« L’action du gouvernement visera un programme de réduction de la dette publique non pas par des recettes fondées sur les impôts et l’austérité – des politiques qui n’ont pas atteint leur objectif –, mais plutôt via l’augmentation du PIB à travers la relance de la demande interne », annonce le texte.

DES CONSÉQUENCES MESURÉES POUR LE SYSTÈME BANCAIRE

Avec à la clé le risque d’une crise de solvabilité de l'État italien, une détérioration du système bancaire et une restructuration de la dette. Les banques françaises sont cependant aujourd’hui plus solides qu’il y a dix ans et devraient être capables de mieux résister. Elles sont mieux capitalisées et ont su diversifier leurs activités. Le système bancaire italien, bien qu’encore fragile, a tout de même lui aussi réalisé des efforts salutaires, réduisant nettement le montant de ses « créances douteuses ».

RÉFORME DES INSTITUTIONS ET LUTTE ANTI-CORRUPTION

Le programme adopté par la coalition annonce une réforme en profondeur des institutions avec une forte réduction du nombre de parlementaires : 400 députés contre 630 aujourd’hui, et 200 sénateurs contre 318. Réforme qui s’accompagnerait d’une « législation anticorruption sévère et incisive » et de méthodes musclées qui pourraient aller jusqu’à un recours à des « agents provocateurs » pour tester l’honnêteté des fonctionnaires. Quant aux gouvernements actuels ou à venir, ne pourrait être nommée ministre toute personne ayant été condamnée, faisant l’objet d’une enquête pour faits graves, ou appartenant à la franc-maçonnerie. Une dernière indication aux airs de chasse aux sorcières qui inquiète.

DES RELATIONS INTERNATIONALES « RÉÉQUILIBRÉES »

Les deux partis réaffirment que l’Italie doit rester un membre actif de l’Alliance Atlantique, et donc conserver un lien privilégié avec les États-Unis, mais souhaitent « une ouverture vers la Russie, qui ne doit pas être perçue comme une menace mais comme un partenaire économique et commercial ». Avec à la clé sans doute l’interruption des sanctions imposées à cette grande puissance.

L’IMMIGRATION EN LIGNE DE MIRE

S’il est une question sur laquelle les deux mouvements paraissent officiellement en accord, c’est celle des migrants. En première ligne face à l’arrivée de réfugiés, les Italiens ont parfois eu le sentiment d’être abandonnés par l’Europe face à une situation difficile à gérer. Le programme de gouvernement prévoit de renvoyer plus rapidement les clandestins qui n’auront pas obtenu l’asile vers leur pays d’origine. La première démonstration a été le refus de laisser accoster, le 10 juin, le bateau de secours « Aquarius » et les 600 migrants naufragés à son bord.

LES GRANDS TRAVAUX MENACÉS

Le leader du « M5S » Luigi di Maio l’a martelé pendant toute la campagne des législatives : « L'ère des grands travaux inutiles est révolue ». Une position cependant d’autant plus difficile à tenir que son mouvement a réalisé ses meilleurs scores dans le sud, dans des régions qui manquent cruellement d’infrastructures. Mais di Maio estime qu’ils sont trop coûteux, trop peu respectueux de l’environnement et permettent aux mafias de détourner de l’argent. Résultat : même si l’accord n’est pas aussi précis, une centaine de projets pourraient être stoppés net. Parmi eux, la ligne ferroviaire Lyon-Turin, un axe de développement économique clé pour nos deux pays, est particulièrement visée. Cependant, la « Ligue » a de son côté plusieurs fois défendu au contraire un maintien de l’investissement public et privé dans ces grands travaux. Un premier point de discorde entre les deux éventuels partenaires… Qui pourrait être suivi de bien d‘autres. [box type="shadow" align="" class="" width=""]Quelles menaces pour les entreprises françaises ? La France ne serait pas épargnée par une crise italienne, pays avec qui nous partageons un même double problème de compétitivité et d’endettement. La situation en Italie pourrait donc peser sur notre croissance… Sur le plan des échanges commerciaux, l’Italie est de longue date l’un de nos principaux partenaires : en 2016, les exportations (hors énergie) de la France ont augmenté de 3,8 % vers l’Italie, atteignant plus de 30 milliards. La France est aujourd’hui le 2e fournisseur et le 2e client de l’Italie, après l’Allemagne. Un ralentissement de l’économie italienne et de ses importations aurait donc un impact direct sur beaucoup d’entreprises françaises, dans l’hexagone ou via leurs filiales italiennes :
  • Les entreprises de matériel de transport, qui avaient connu une embellie de leurs ventes à l’Italie ces dernières années (+23,4 % en 2016), pourraient être touchées par l’abandon de la politique de grands travaux notamment.
  • Le secteur des machines industrielles, boosté par les lois de modernisation des précédents gouvernements italiens pourraient aussi souffrir.
  • Les sidérurgistes français, qui ont également connu une forte croissance de leurs ventes en Italie ces dernières années (+3,7 %).
  • Les constructeurs automobiles ont vu aussi leurs ventes s’envoler en Italie (+9,8 %).
  • Les laboratoires pharmaceutiques français et les industries chimiques qui occupent des positions importantes en Italie.[/box]