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Rencontre avec Fabrice Bonnifet – Il est indispensable aujourd’hui de considérer les risques RSE

Fabrice Bonnifet, Directeur développement durable & Qualité, Sécurité et Environnement du groupe Bouygues et Président du Collège des Directeurs du développement durable (C3D), est l’une des grandes voix qui nous alertent aujourd’hui sur la nécessité de « changer de modèle » pour éviter une véritable catastrophe environnementale. Seule voie possible selon lui, l’entreprise contributive, au sein de laquelle auditeurs et contrôleurs internes auraient une vraie mission… à condition de se réinventer. Vous êtes Directeur développement durable & QSE du groupe Bouygues, Président du Collège des Directeurs du développement durable (C3D) (1) et administrateur du « Shift project »(2)… Fabrice Bonnifet : Comme dit Nicolas Hulot, « le développement durable, on y vient par opportunité, on y reste par conviction ». À l’origine les missions étaient essentiellement centrées sur la « conformité » dans la foulée du Grenelle de l’environnement. Et puis ça a rapidement basculé vers l’évolution des modèles économiques. Une démarche de développement durable, c’est avant tout chercher à faire du business autrement, d’une manière plus responsable. Quels sont aujourd’hui les principaux défis environnementaux, sociaux, sociétaux auxquels sont confrontées les entreprises ? F. B. : Osons dire que l’on est aujourd’hui dans le défi ultime : se sauver soi-même, parce que la planète pour sa part saura très bien digérer l’épisode homo sapiens ! Je fais confiance aux scientifiques, et notamment au constat terriblement alarmant qu’ils nous renvoient depuis des décennies et que nous commençons tout juste à écouter aujourd’hui : érosion de la biodiversité, accélération des dérèglements climatiques, sans oublier évidemment les enjeux sociétaux partout dans le monde. Résultat, si l’on fait ce que l’on a toujours fait, même en l’améliorant, on obtiendra les mêmes résultats, car les effets rebonds et la démographie ont vite fait d’annuler nos progrès. Le vrai sujet, c’est comment changer de modèle économique et la métrique globale de l’évaluation de la performance qui va avec. Pourrons-nous continuer longtemps à jouer avec la résilience de la planète sans monétiser les services rendus par la nature, qui du fait de leur « gratuité » ne sont ni intégrés au passif, ni préservés ? Et dans les entreprises, comment changer la façon de nous développer de manière à nous resynchroniser avec la nature, afin de considérer les enjeux de long terme comme vitaux dans une société de l’ultra court terme. C’est le challenge de toutes les entreprises, mais aussi des villes, des États. Le petit avantage que l’on a dans les entreprises, c’est que l’on a peut-être plus conscience de notre vulnérabilité. Les entreprises, contrairement aux États, peuvent disparaître. Justement, dans les entreprises, comment se manifeste cette prise de conscience ? F. B. : Elle est réelle et sincère pour la majorité des grandes entreprises, du moins en France. Les signaux d’alerte sont devenus forts, la pression commence à se ressentir, on entre clairement dans la recherche et le déploiement de solutions concrètes. Dans le monde également cela commence à bouger, il suffit d’aller en Chine pour voir ce qu’il se passe en matière de transition écologique. Ne perdons pas de vue que ce que nous appelons « business », ce n’est que des matières premières transformées avec de l’énergie (pas chère), des moteurs, de la chimie et de l’intelligence humaine… En conséquence, les modèles d’affaires dans lesquels on imagine une croissance infinie dans un monde fini en ressources sont juste des inepties. Au sein du C3D, quels sont les sujets que vous abordez ? F. B. : En fait il n’y a qu’un seul sujet de fond : l’accélération de la transformation des modèles économiques qui doivent intégrer l’adoption de nouveaux comportements de consommation. Il n’y a pas de limite technologique dans l’ensemble des secteurs d’activités amenés à se transformer, que ce soit l’agriculture, une partie des transports (excepté le transport aérien où il y a un vrai blocage technologique), la construction, le tourisme et même l’IT… Les solutions pour faire « autrement » existent déjà. Le véritable problème réside dans l’incapacité des systèmes de management, financier, de gouvernance, d’innovation....à inverser une tendance suicidaire. Nous avons attrapé la pire des maladies : la certitude que la technologie pourra seule nous permettre d’éviter l’effondrement de notre civilisation. Mais cela ne suffira pas si les modèles économiques restent les mêmes et si les modes de conception des produits et de consommation n’évoluent pas vers plus de sobriété ! L’audit interne se positionne comme acteur de la gouvernance des entreprises. Vous dîtes que la gouvernance doit évoluer. Mais dans quel sens ? F. B. : C’est tout le sens des débats sur la loi PACTE : l’intégration des enjeux de long terme doit-elle faire partie des objectifs ultimes des entreprises ? Ce que je pousse aujourd’hui, c’est le concept d’entreprise contributive. Parce qu’il n’y a tout simplement pas de « Plan(ète) B ». Comment imaginer des entreprises profitables dans un environnement dévasté ? Une entreprise contributive, c’est une entreprise qui produit plus d’externalités positives qu’elle ne produit d’externalités négatives. C’est une entreprise qui a conscience qu’il y a une contrainte d’antériorité au business qui s’appelle la préservation des ressources naturelles et des écosystèmes. Le problème n’est pas d’exploiter des ressources, mais de ne pas prélever plus que ce que nous pouvons contribuer à renouveler (ex : les poissons dans la mer !) ou, si cela n’est pas possible, comme les métaux, entrer dans une logique purement circulaire pour recycler à l’infini. On est encore loin de ça. Nous sommes dans un système linéaire qui est prédateur pour la nature et qui n’est pas soutenable. Les entreprises doivent migrer progressivement vers un modèle contributif et cela devrait même être la finalité de la loi PACTE en préparation. Et cela devrait être la première mission de l’audit interne de vérifier que l’entreprise est bien dans cette trajectoire. Reconnaissons que cela donnerait encore plus de sens à cette mission. On voit justement une série de réglementations qui émergent et qui peuvent avoir tendance à figer les business models… F. B. : Ce n’est pas la régulation qui fige les business models, c’est l’absence de vision. Il y a trois façons de changer. Faire peur en expliquant ce qui va se passer, que l’on est au début du chaos ou de l’effondrement. Et ça, ça ne marche pas, nous ne sommes pas configurés pour réagir à la peur d’une manière positive. Une seconde façon est la régulation, qui est un très bon moyen de changer, notamment quand on a la chance d’évoluer dans un état de droit. Mais il faut qu’elle s’applique à tous. Et se mettre d’accord dans une « copropriété » de 195 pays, ce n’est pas évident. On le voit bien avec la succession des COP depuis 25 ans qui n’aboutissent à presque rien. Des régulations très fortes dans un pays et peu contraignantes dans un autre créent de fait des distorsions de concurrence. Reste la troisième voie : celle de l’enthousiasme ! C’est celle qui permet de fédérer les parties prenantes autour d’une vision partagée. L’émotion est le seul moteur véritablement efficace des transformations. Il semble que les solutions vont prendre du temps et que justement du temps, nous n’en avons pas beaucoup. On vous sent malgré tout optimiste… F. B. : Yann Artus-Bertrand dit qu’« il est trop tard pour être pessimiste ». Ça va être très compliqué, « Les solutions pour faire « autrement » existent déjà » c’est sûr. Mais je garde l’espoir que cette prise de conscience finisse par arriver… les femmes et les hommes de tous les pays finiront bien par comprendre que nous sommes tous dans le même bateau. Les frontières ne sont que des conventions humaines qui participent plus à nous diviser qu’à nous inciter à collaborer. L’écologie est souvent présentée comme punitive, le green business et le développement durable apparaissent pour certains comme des concepts sympathiques mais irréalistes d’un point de vue économique. Il convient de sortir de ces stéréotypes, le sujet n’est pas seulement de faire plus avec moins, mais de faire différemment en respectant à la fois les lois physiques et celles des écosystèmes. Ces derniers sont le fruit de dizaines de millions d’années d’évolution, elles ont fait leurs preuves, on peut leur faire confiance en cherchant à les imiter un peu plus ! Nous le savons, la nouvelle économie du durable sera basée sur plus de partage, de collaboration, sur la mutualisation pour remplir les « vides » et combattre ainsi la sous-utilisation chronique de la majorité des infrastructures et des objets du quotidien. Nous tenons tous à la liberté, mais nous ne la préserverons que si nous l’associons à la responsabilité. Érigeons rapidement la statue de la responsabilité pour bien s’en souvenir. Les auditeurs sont souvent là pour être garants du bon fonctionnement des entreprises, leur voyezvous un rôle dans ce processus de transformation ? F. B. : L’audit consiste à comparer des pratiques de terrain avec des référentiels conçus pour éviter des risques. Le problème c’est que les entreprises savent très bien identifier les risques potentiels immédiats et très mal les risques de long terme. Nous savons pourquoi. Selon moi le risque systémique n’est plus exclusivement financier, il est aussi et avant tout climatique. Et les deux sont intimement liés. Ce qui change de l’analyse classique des risques… F. B. : Complètement. La cindynique a depuis longtemps démontré l’interdépendance des risques. Les risques environnementaux et sociaux sont souvent minorés parce que leurs impacts négatifs handicapent rarement les entreprises à court terme ! En quoi la disparition des éléphants peut-elle impacter la vente de mes produits l’année prochaine ? Tant que les entreprises considéreront cette question comme non pertinente, elles ne verront pas leur véritable capital (naturel) se dilapider et continueront de filer à grande vitesse vers le mur ! Pour que naissent des opportunités « écolonomiques », il est indispensable de considérer les risques RSE comme (ultra) majeurs, c’est ainsi qu’ils pourront devenir une source d’opportunités et de profits partagés pour l’entreprise. Vous dîtes qu’il faut un peu moins de réflexion et un peu plus d’action. Multiplier les expériences, quitte à se tromper ? F. B. : Je répète souvent que « ce n’est pas en perfectionnant le fonctionnement de la chandelle qu’on a inventé l’électricité ». Il nous faut innover dans notre façon d’innover. Les solutions pour faire autrement existent déjà ou sont dans la tête des collaborateurs, le challenge c’est de les améliorer et surtout d’accélérer leur déploiement. Et donc il convient de faire plus confiance aux startups et aux salariés des entreprises, afin qu’ils puissent plus facilement expérimenter, tester, innover et éradiquer une autre maladie mortelle qui se nomme la « riscophobie ». Comment appliquer ce discours à des entreprises qui n’ont pas forcément des externalités négatives tangibles, comme celles qui se concentrent sur la data, ou comme les banques… ? F. B. : Il est erroné de penser que les secteurs du service, de l’IT ou de la finance, parce qu’ils sont dématérialisés, ne génèrent pas d’externalités négatives tangibles. Une banque, si elle continue d’investir de l’argent dans des centrales à charbon, des systèmes de productions agricoles intensifs… Elle contribue indirectement à alimenter le problème. Si elle investit dans des industries plus éco-responsables, elle contribue à la solution. Le numérique est le meilleur allié des nouveaux modèles économiques car il facilite l’échange d’informations entre les acteurs. Or nous savons que la collaboration sera une des clés du succès de la transformation. Pour cela, l’Intelligence Artificielle et la blockchain vont, je l’espère, constituer une aide précieuse pour réduire les redondances et les gaspillages. Cependant, le numérique a un impact notamment environnemental lié au stockage toujours plus important d’un nombre croissant d’informations. Le numérique sans vision écologique ne fera qu’accélérer le dépôt de bilan de la planète. Si on regarde la nature, elle passe son temps à s’échanger des « données », avec un niveau de frugalité et de sophistication que nous sommes encore très loin d’atteindre. Propos recueillis par Béatrice Ki-Zerbo et Jean-François Moruzzi